Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
------ 365 jours en Bourgogne ------   Le blog de Laurent Gotti

Le mystère de La Moutonne élucidé

3 Novembre 2013 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Chablis, #Grand cru, #Histoire

La longue histoire liant moines et vins de Bourgogne a donné naissance à des mythes. Le Chablis grand cru La Moutonne offre un parfait exemple d’une légende savamment entretenue. 

C’est un cas d’école. Celui de la Moutonne, grand cru de Chablis. Voici ce qu’il s’écrit à son sujet depuis des décennies : cette vigne est une ancienne possession des moines cisterciens de l’Abbaye de Pontigny (puissante abbaye de la région au Moyen Age) reprise, après la révolution, par l’un des moines « passé dans le privé ». Quant à son nom, il rendrait hommage aux propriétés euphorisantes du vin produit.  « Il faisait sautiller les moines comme des petits moutons ». D'autres ont cru y voir la déformation du mot anglais « mountain ».

Où est le vrai du faux dans cette histoire ? En préparant, notre hors-série Les Moines et le vin, paru la semaine dernière, j’ai posé la question à Jean-Paul Droin, historien chablisien. Chance ! Ce dernier venait tout juste d’étudier la question et de rédiger une synthèse (1). Il a eu accès à des archives inédites. 

Premier constat, décapant : La Moutonne n’a pas appartenu à l’Abbaye de Pontigny ! L’erreur sur son origine vient certainement du fait qu’elle a été adjugéee lors d’une vente comptant aussi des biens de l’abbaye cistercienne. L’histoire était belle et vendeuse, il était sans doute difficile d’y ajouter, plus tard, quelques ratures… L’origine de cette vigne est toutefois bien religieuse : elle appartenait au Chapitre Saint-Martin de Chablis. 

En revanche, il est exact qu’elle a été acquise pas un ancien moine de Pontigny. Et pas n’importe lequel : Simon Depaquit était moine-procureur. Son rôle était de veiller sur les propriétés de l’abbaye (et autres intérêts temporels). On notera au passage que faire vœux de pauvreté et être avisé en affaires n’est pas incompatible.

Mais mieux vaut rester discret semble avoir
prudemment  pensé notre homme : lors de la vente aux enchères des biens de l’Eglise, un certain Mignard s’est officiellement vu adjuger le lot. Un prête-nom : Mignard rétrocéda La Moutonne (une parcelle d’un peu plus d’un hectare à l’époque) à l’ex-moine le mois suivant.

Plus généralement Simon Depaquit mettra à profit les bouleversements de la Révolution pour se constituer un confortable patrimoine… Il deviendra un notable de la ville, accédant même au fauteuil de maire de Chablis. Sur un plan plus personnel, Jean-Paul Droin nous apprend que Depaquit se mariera à 46 ans et aura quatre enfants.

« Non satisfait d’avoir fait l’acquisition des meilleurs vignes de l’abbaye (il les connaissait bien en tant que dernier procureur), il acheta encore à la Nation les bâtiments que l’abbaye possédait à Chablis ainsi que l’église paroissiale et une chapelle attenante qu’il fit démolir afin de construire avec les matériaux, le mur d’enceinte de son parc. », écrit Jean-Paul Droin. On peut donc parler d’un moine définitivement défroqué…

Restait à éclaircir le mystère du nom, singulier, de cette vigne. Les explications ayant cours paraissent pour le moins fantaisiste. Pour Jean-Paul Droin, il s’agit d’une référence à Antoine Mouton. Ce vigneron a exploité le vignoble au début du 18e siècle. Surnommer les vignes du nom féminisé de l’exploitant était assez fréquent à l’époque.

Ces mises au point faites, précisons que la Moutonne originelle s’est depuis élargie et compte aujourd'hui 2,35 hectares. Ce grand cru constitue toujours la pépite du domaine Long-Depaquit (acquis en 1971 par la maison beaunoise Albert Bichot). Il est remarquablement bien exposé au cœur d’un amphithéâtre et donne un des vins de Chablis les plus puissants. Anciennes vignes de Pontigny ou pas…

 

1 - Notre magazine étant alors pratiquement bouclé, il n’a été possible de mentionner qu’une partie de précisions apportées par le travail de Jean-Paul Droin.

 

Partager cet article

Commenter cet article