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365 jours en Bourgogne

"Les climats de Bourgogne résonnent très loin"

22 Avril 2015 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Climats au patrimoine de l'humanité

C'est la dernière ligne droite pour le dossier d'inscription des climats de Bourgogne à l'Unesco. Philippe Lalliot, ambassadeur de France à l'Unesco, sera le dernier relayeur. De bonnes raisons d'y croire ? Une partie de la réponse repose entre ses mains…

L'idée très bourguignonne de "climat" est complexe, comment est-elle perçue dans une instance internationale comme l'Unesco ?
C'est une notion très intéressante. Elle dit bien ce qu'elle veut dire… quand on la connaît. Mais elle reste difficile à traduire. Dans le cadre d'une candidature Unesco, il faut utiliser les six langues des Nations-Unies ! Et cette notion-là n'a pas d'équivalent en anglais, en russe, en chinois. C'est compliqué, mais une fois que l'on est entré dans cet écosystème, cela se comprend très bien et résume la cohérence de la candidature (voir la définition dans ce billet).
Le risque était de réduire la candidature au seul vignoble. Cette idée de climat traduit tout ce qu'il y autour, même si la base reste la vigne et ses productions. Quand je dis autour, c'est dans l'espace et dans le temps. Les climats sont beaucoup plus que de simples alignements de vignes.

Connaissiez-vous la notion de climat avant la candidature ?
Oui, la Bourgogne est une région pour laquelle j'ai un attachement particulier et personnel. J'ai habité à Dijon entre 6 et 16 ans. Mais ce dossier m'a permis de découvrir toute la beauté, la complexité des climats.

En Bourgogne cette notion était aussi vaguement connue, la candidature a effectivement permis de mieux la connaître, y compris dans la région…
Exactement. Elle a été remise dans l'actualité, dans la modernité aussi peut-être.

Etes-vous confiant quant à l'issue des candidatures bourguignonne et champenoise ?
Oui (sans aucune hésitation). Enormément de travail a été accompli pendant ces dix ans. Un travail très précis, pointu, professionnel. Le dossier est un mélange de thèse universitaire de niveau international et de beau livre avec une iconographie, des cartes splendides. A cela, il faut ajouter les différents livres publiés et les deux dernières séries de réponses aux questions posées par Icomos (Ndlr : le cabinet d'experts chargé de donner un avis sur la pertinence de l'inscription), soit une centaine de pages supplémentaires.

La nature de ces questions n'a-t-elle pas remis en cause la compréhension que les experts ont eu des dossiers ?
Non, au contraire. Icomos a décidé d'avoir un dialogue plus serré avec les personnes qui portent les candidatures, notamment après les visites sur le terrain. Ce dialogue est normal. Il montre d'ailleurs par sa précision qu'il y a un intérêt de la part des experts et la nécessité d'éclaircir un certain nombre de points.
Il y a des candidatures plus ou moins faciles, à soutenir ou à vendre. Celles de la Bourgogne et de la Champagne suscitent un intérêt spontané. Contrairement à d'autres candidatures, parfois plus confidentielles ou plus difficiles techniquement à appréhender, ces deux-là ont un capital de sympathie qui éveille tout de suite la curiosité. Nous avons organisé plusieurs voyages en Bourgogne et Champagne pour mes homologues. Ils veulent aller sur place. J'ai eu des retours du dernier voyage : les gens ont apprécié la visite du Clos de Vougeot, des Hospices de Beaune, ils ont aimé se promener dans les vignes avec Aubert de Villaine (co-gérant du Domaine de la Romanée-Conti et président de l'association pour l'inscription des Climats à l'Unesco) pour guide.

Y compris des personnes qui n'intègrent pas la vigne et le vin dans leur culture ?
Oui, y compris des gens qui ne boivent pas de vin. J'ai fait le déplacement en Bourgogne avec mon homologue du Quatar par exemple. Il ne boit pas de vin. Il n'empêche, il est très intéressé par la culture existant autour de la vigne. Nous avons toutes les raisons d'être optimistes. Il ne faut cependant pas préjuger des recommandations des experts, ni de la décision du comité. Il ne faut pas être arrogant et partir du principe que le dossier étant beau, bien conduit, l'issue est forcément assurée. Il faut continuer très sereinement à faire de la pédagogie, expliquer pourquoi la France présente cette candidature. Quelle est la valeur ajoutée par rapport à la liste existante, expliquer les engagements pris. C'est aussi un point intéressant : pendant assez longtemps, nous avons estimé que l'inscription était un but en soi. En fait, ce n'est pas un point d'arrivée mais un point de départ. Les engagements pris font l'objet d'un suivi de plus en plus attentif et c'est bien comme cela. Le club est aujourd'hui à ce point prestigieux qu'il ne peut pas se permettre d'accueillir des canards boiteux.

Quels sont les points faibles du dossier ?
Il n'y a pas de dossier sans faiblesse. Même le dossier de la grotte Chauvet, pourtant une caricature de dossier évident en avait un : c'est une grotte fermée au public. Quel sens revêt le classement d'une grotte fermée ? Il a fallu expliquer ce qu'on faisait pour permettre le plus large accès à ce site tout en le protégeant.

Sur les dossiers champenois et bourguignon, les experts font remarquer que le périmètre est grand. Il faut expliquer la cohérence, ce rapport entre l'espace urbain et rural, entre des terroirs et toute l'histoire qu'il y a derrière. Le patrimoine naturel et le bâti. C'est le cas de beaucoup de dossiers, leur faiblesse est inhérente à leur complexité. Pourquoi ce site-là et pas un autre ? Expliquer aussi la valeur ajoutée par rapport à la liste.

Qui faut-il convaincre finalement ?
Il y a un temps pour les experts qui regardent les dossiers précisément. Il y a un deuxième temps et un deuxième public : le comité lui-même. Un diplomate de chaque pays qui siège conduit la délégation d'experts autour de lui. Il peut y avoir une dizaine ou une vingtaine de personnes. Le diplomate n'est pas un spécialiste. Il faut lui expliquer quelques finesses, mais aussi lui faire apprécier concrètement la candidature. Nous avons le grand avantage d'être l'état du siège de l'Unesco et d'avoir cette possibilité de les emmener sur place, ils adorent sortir de Paris. Les choses ne sont plus désincarnées.

Que retenez-vous personnellement de ces dossiers ?
Leur valeur universelle vient, dans les deux cas, de l'adjonction d'un vignoble et de son histoire ainsi que d'éléments bâtis dont il faut assurer la protection. Certains pensent que l'on n'a pas besoin du label Unesco aussi prestigieux soit-il. Pourquoi diable s'être lancé dans cette histoire ? Beaucoup connaissent le vin de Bourgogne et de Champagne mais très peu connaissent les terroirs, les savoirs-faire qui y sont associés, l'histoire accumulée au cours des siècles. Le label Unesco sera certes une récompense internationale mais il nous aidera à protéger et à promouvoir cela. L'idée n'est pas de mettre un site sous cloche, de le "muséifier", mais de trouver un mode de développement qui préserve ce qui existe tout en permettant d'évoluer.

Il existe un débat sur la pression foncière, la spéculation sur les vignes. Ce phénomène pose de sérieux des problèmes de transmission aux générations suivantes. Certains pensent que l'inscription Unesco va amplifier le problème. Qu'en pensez-vous ?
Le marché du vignoble connait sa dynamique propre. Elle tient à la rareté des vignes à vendre d'une part et d'autre part à l'exceptionnelle qualité des vins. Le label Unesco ne fera pas varier ce marché, même pas à la marge. Le prix des causses des Cévennes n'a pas flambé au lendemain du classement ! Quand on regarde les sites inscrits, nous constatons des retombées touristiques fortes, mais pas toujours. Selon la catégorie des biens, certains ont un potentiel touristique, d'autres en ont peu.

Ces deux dossiers ne sont-ils pas l'occasion de réconcilier les politiques publiques de la France avec ses vignobles ?
C'est un débat derrière nous j'espère. Ce type de réflexion pouvait être justifié il y a encore quelques années voire quelques mois. Un virage remarquable a été pris grâce à Laurent Fabius. Il a remis à l'honneur tout ce qui a trait aux forces touristiques françaises, notamment tout ce qui touche à la gastronomie et au vin. A titre personnel, j'ai toujours pensé - c'est mon expérience lorsque j'étais à l'étranger - qu'il fallait vendre la France Hi-Tech, sans oublier nos forces plus traditionnelles. J'ai été en poste à New-York, les grands amateurs de vins français sont une mine de francophilie. Par le vin, ces gens sont amenés à aimer la France pour beaucoup d'autres choses. C'est un bon instrument pour vendre la France à l'étranger. On est tous d'accord sur les enjeux de santé publique, de sécurité routière. Mais pour autant le discours a radicalement changé je trouve.

Le monde du vin regorge de personnalités fortes. Que retenez-vous de ces contacts ?
Lors de ma prise de fonction, j'ai découvert que l'âme de la candidature bourguignonne était le patron de la Romanée-Conti. Je l'ai rencontré rapidement. Nous avons mis en place une série de voyages en Bourgogne avec 3 ou 4 de mes homologues. L'occasion de passer au domaine de la Romanée-Conti… Aubert y tenait. Vous avez raison : pour qu'un dossier aille au bout, il faut des personnalités fortes. Cela signifie de s'impliquer sur 10 ans. Il faut de la constance, une conviction chevillée au corps.

Pour vous, le vin est-il un objet de culture au même titre qu'un livre, un tableau, etc. ?
Le grand avantage de la France est d'avoir une palette de vins. Du vin agréable sans prétention jusqu'à l'exceptionnel. Le vin est certainement une partie de notre culture, avec tout ce qu'il charrie avec lui. Il y a un plaisir très charnel à déguster un vin, qu'on peut retrouver avec des livres. On en trouve de très beaux dans d'autres pays du monde, mais le vin reste très français. Quand on a vécu à l'étranger, on sait que peu de choses sont associées aussi directement à la France que le vin.

Cette candidature bourguignonne n'est pas elle aussi l'apologie de cette complexité ?
Oui, il ne faut surtout pas forcer sa nature. Nous avons connu à une époque un discours vers l'uniformisation, pour ne pas dire la standardisation. Nous sommes revenu de tout cela. La complexité qui était une faiblesse peut devenir une force, une beauté même. Elle se conjugue avec diversité. Cette candidature est exemplaire de ce côté. Elle aide à réfléchir sur ce qu'est le patrimoine mondial. Il y a eu toute une période facile, que j'appelle "Versailles – Taj Mahal", lors de la création de liste en 1972. Aujourd'hui, elle comporte un peu plus de mille biens. On y trouve un mélange de matériel et d'immatériel, de rural et de bâti, de géographie et d'histoire. Il existe de nouvelle forme de patrimoine. Les candidatures de la Bourgogne et de la Champagne arrivent à un moment particulier de l'histoire de la liste. Elles sont un bel exemple de son renouvellement. Elles sont très ancrées dans un terroir, un territoire, mais on s'aperçoit qu'elles résonnent très loin.
Avec cette histoire de climat, on comprend qu'il existe les mêmes ressorts dans des domaines qu'on imaginait pas : la production de thé, de café. Ces 1200 parcelles de Bourgogne, elles résonnent très, très loin. Il faut être à la hauteur de cette exemplarité.

Que direz-vous aux Champenois et aux Bourguignons à l'annonce de cette inscription éventuelle fin juin-début si tout se passe bien ?
Bravo, tout simplement. Ce sera une grande fierté pour nous aussi. Je l'ai vécu avec la grotte Chauvet. C'est une énorme émotion, avec toute la solennité d'un comité, 1500 personnes… La vague médiatique va très vite. Emotionnellement, il n'existe pas beaucoup de moments comme ceux-là. J'espère que cela sera un double bravo, bourguignon et champenois.

 

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Vin Bourgogne 11/05/2015 11:53

Allez la Bourgogne !
Ca serait une juste reconnaissance..pour côtes de Beaune et de Nuits...dans un premier temps ?