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365 jours en Bourgogne

Les Hospices de Beaune et le vin culture

28 Octobre 2011 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Hospices de Beaune

A l'approche de la 151e vente aux enchères de Hospices de Beaune, Jean-François Guyard, dégustateur suisse et animateur du site Vinifera Mundi, m'a posé quelques questions sur le domaine et les vins de cette fameuse institution. La version originale est en allemand. Pour les francophones, elle est à lire ci-dessous. 

 

Jean-François Guyard : Les Hospices de Beaune et leur fabuleuse histoire rayonnent depuis longtemps dans le monde entier, alors que de nombreux amateurs ressentent des difficultés à apprécier les vins de Bourgogne. Comment expliquez-vous cette apparente contradiction?

Laurent Gotti : La contradiction n'est qu'apparente en effet. Les Hospices de Beaune sont finalement bien représentatifs de l'originalité de la Bourgogne. Le domaine compte une soixantaine d'hectares de vignes, et produit un total de 45 cuvées. Sur la même superficie un château du Médoc ne produit que 2 ou 3 vins ! Cette complexité rebute… ou passionne. Inutile de vous dire de quel côté je penche ! Chaque cuvée se distingue par ses caractéristiques gustatives, son histoire. Les déguster régulièrement pendant la vinification et durant les différentes phases de leur évolution est un exercice fascinant.

Corton-charlemagne-charlotte-dumay-2-copie-1.jpgLes Hospices ont rayonné au fil des siècles du fait de leur rôle d'avant-garde en matière de soutien aux défavorisés et aux malades. Quelle est la fonction actuelle des Hospices et comment fonctionnent-ils?

Fondamentalement le rôle des Hospices de Beaune n'a pas changé. Et ce depuis la première donation de vigne en 1457. Le domaine permet à l'hôpital de Beaune de bénéficier chaque année, grâce à la vente des vins, d’une importante source de revenus (plus de 4 millions d'euros en 2010). Cet argent permet à l'hôpital d'investir. Beaune dispose ainsi d'un établissement sanitaire bien doté pour une ville de taille modeste : 23 000 habitants. Par ailleurs, depuis l'après-guerre, un lot est mis en vente au profit d'une ou deux associations caritatives. Le record a été battu l'année dernière (400 000 € pour un fût de 500 litres de beaune premier cru cuvée Nicolas Rolin). Au fil des années, les Hospices ont également hérité d'une vocation médiatique. Elle s’est accentuée ces dernières décennies, avec comme corollaire une forte exigence sur la qualité des vins.

Bien avant que Christie's ne soit chargée de l'organisation des célèbres ventes annuelles du troisième week-end de novembre, les Hospices de Beaune jouissaient d'une impressionnante réputation. Ce qui ne fut jamais vraiment le cas des Hospices de Nuits-Saint-Georges. Comment expliquez-vous cette différence?

Les facteurs sont multiples. L'image des Hospices de Beaune est portée depuis six siècles par un remarquable patrimoine architectural : ce flamboyant Hôtel-Dieu. Ces fameuses tuiles vernissées sont devenues l'emblème de la Bourgogne. La caractéristique du vignoble lui-même joue aussi un rôle primordial. Il est essentiellement classé en premier cru et grand cru, avec des appellations exceptionnelles en blanc comme en rouge : bâtard-montrachet, corton-charlemagne, meursault charmes, meursault genevrières, mazis-chambertin, clos de la Roche volnay Santenots, corton Clos du Roy, etc. Et puis à Beaune siègent la plupart des grandes maisons de négoces bourguignonnes, des maisons qui entretiennent des liens étroits avec les marchés, y compris les plus lointains depuis parfois 3 siècles. Ce sont les acteurs historiques de cette vente. Les Hospices de Nuits-Saint-Georges ne bénéficient pas de tous ces atouts et ne disposent que d'un vignoble de taille familiale, très localisé sur Nuits-Saint-Georges.

Quels sont aujourd'hui les projets des Hospices pour encore accroitre l'attention des passionnés ?

Il y a eu beaucoup d'évolutions avec l'arrivée de Christie's en 2005. L'objectif était de démocratiser les enchères, de donner davantage la possibilité aux amateurs d'acheter. La vente s'est longtemps résumée à un tête à tête entre les négociants et les Hospices de Beaune du fait du caractère primeur de l'achat. Par ailleurs, les lots étaient trop importants (plusieurs fûts de 228 litres) pour intéresser les particuliers. Aujourd'hui, il est possible de n'acquérir qu'un fût et il y a de plus en plus de possibilités de regroupement d'acheteurs particulier. On peut citer l'initiative de Jean-David Camus du site hospices-beaune.com qui permet finalement d'enchérir sur un minimum de 6 bouteilles. Avec ce système en 2009, millésime pourtant disputé, il en aura coûté 34 € la bouteille pour un beaune premier cru (cuvée Cyrot-Chaudron) et 48 € pour un meursault (cuvée Goureau). Et puis, il n'y a pas que des grands crus aux Hospices. Certains "petites appellations" (saint-romain, auxey-duresses) restent très abordables. Enfin à l'Hôtel-Dieu, la boutique du musée met en vente une gamme qui s'est nettement étoffée ces dernières années.

Les mises portant sur différentes cuvées atteignent des sommets. N'est-il pas à redouter que les vins rejoignent des caves de collectionneurs plutôt que des caves d'amateurs?

Non, on est très loin du phénomène de spéculation que l'on connaît sur les grandes marques bordelaises pendant les primeurs. Les acheteurs des Hospices de Beaune ouvrent leur porte-monnaie pour boire ou pour offrir, avec l'idée d'ajouter leur pierre à un monument bourguignon, tout en confiant leur argent à une institution de service public et de santé. En aucun cas ils ne constituent un placement financier.

Quel est aujourd'hui le plus grand danger quant à la réussite des ventes des Hospices ?

Je n'en vois pas beaucoup… Les maisons de négoce de Beaune restent les acheteurs principaux. Le seul risque serait qu'elles se désintéressent de cette vente. Après tout, avec les Hospices, elles soutiennent un nom qui ne leur appartient pas. Mais le négoce trouve son compte ailleurs, grâce à l'animation médiatique autour de la vente. On peut aussi imaginer que l'Etat français s'aperçoive que financer en partie un hôpital public avec l'argent du vin soit trop politiquement incorrect… Vendre le vignoble pourrait être tentant. Mais heureusement, rien de tout cela n'est au programme !

Quelle a été votre motivation à rédiger ce fascinant ouvrage sur l'histoire des Hospices ?

A la fin de mes études de journalisme en 1997 à Paris, j'ai choisi de traiter de la vente aux enchères des Hospices de Beaune. Entre les contraintes d'un stage à l'hebdomadaire Le Point et mes obligations militaires, il s'agissait surtout d'utiliser au mieux mon emploi du temps à l'époque… Le sujet m'attirait mais je n'y connaissais pas grand-chose au vin. J'ai rencontré mon futur employeur dans le cadre de mes recherches. Mon travail l'a convaincu et j'ai rejoint le magazine Bourgogne Aujourd'hui en 2000, alors qu'un poste de journaliste se créait. Le vin est aujourd'hui ma passion et mon métier. Entre temps, je me suis marié et mes trois enfants sont nés aux Hospices Civils de Beaune… Ce livre est donc le prolongement naturel de cette aventure. Un juste retour d'ascenseur aussi.

tonneaux dumayVous travaillez également à Bourgogne Aujourd'hui. De quelle façon évolue l'approche du public tant en France qu'à l'international quant aux vins de la région ?

La Bourgogne est perçue comme un modèle en matière de viticulture de terroir. Je constate régulièrement à quel point elle est, plus que jamais sans doute, une région observée, enviée, notamment par les vignerons d'autres régions. Bien sûr, il faut mettre des bémols ici ou là car les exigences des uns et des autres sont variables. Face à la mondialisation et à l'industrialisation du vin, la Bourgogne a su se réinventer pour préserver ses singularités. Le génie collectif des Bourguignons est d'avoir compris qu'un vin pouvait être l'expression subtile et nuancée d'une origine géographique. Oui, la Bourgogne n'est pas toujours simple d'approche, mais toute cette palette d'expressions rend ces vins fascinants… Par cette identification à un lieu, ils véhiculent tout un univers avec ses hommes, son histoire. Bref, dans ces conditions, le vin devient un produit culturel tout autant qu'une source d’hédonisme. Les vins des Hospices de Beaune en sont un formidable exemple. Avec toute cette technologie qui nous entoure, accélère le temps, dématérialise nos vies, les repères se brouillent. La Bourgogne conserve le mérite de nous enraciner dans un lieu, une histoire et constitue un gage de fidélité à une certaine idée du vin, d'authenticité. Tout cela en fait un vignoble doté d'une aura qu'on ne rencontre pas si souvent… La démarche de classement au patrimoine mondial de l'humanité de ces fameux "climats", comme on appelle localement cette mosaïque de terroirs, devrait consolider encore cette approche.

 

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Terroir : concasser n'est pas jouer

20 Octobre 2011 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #AOC, #polémique

Polémique à Gevrey-Chambertin depuis l'intervention de "concasseuses" sur l'un des premiers crus du village. Le terroir est-il en péril ?   

Gevrey-BelAir-tractopelle5COMP.jpgLa scène est impressionnante : la roche mère mise à nue, concassée, la terre rassemblée en monticule, de côté.

Nous sommes à Gevrey-Chambertin sur le premier cru Bel-Air. Impressionnante, choquante aussi.

Il est entendu qu'un terroir nait de la rencontre entre des dispositions naturelles et le dessein de l'homme d'en tirer un produit. Mais ce cas précis pose question : jusqu'où l'homme peut-il intervenir pour modeler un terroir selon sa volonté ?  

Ma consœur Florence Kennel, dont le sérieux ne peut-être pris en défaut, parle d'un "massacre".

Ce n'est pourtant pas la première fois que l'homme intervient en force sur un terroir en Bourgogne. L'un des premiers crus les plus célèbres de Bourgogne, Le Cros Parentoux, parcelle très rocheuse de Vosne-Romanée, a été défriché et planté à l'aide d'explosif par Henry Jayer. Les vins qui en sont issus sont aujourd'hui encensés comme exemplaires d'un rapport clair et concret entre le terroir, l'homme et le vin...

Sur de nombreuses parcelles (et pas des moindres), la vigne est plantée sur des carrières remblayées. Les lieux-dits nommés "Perrières" par exemple. Autre témoignage de l'intervention humaine sur la côte bourguignonne : les meurgers. Ces tas de pierres que l'on rencontre fréquemment dans le vignoble sont le résultat de l'extraction de cailloux gênants pour la culture. 

Dans le cas présent, la lourdeur des moyens mis en œuvre interpelle : la roche est concassée sur 40 cm. Essayons de comprendre, ce qui ne vaut pas approbation, comment on peut en arriver à de telles extrémités. Question d'autant plus pressante que le domaine en question est engagé depuis plus de dix ans en biodynamie… Et la qualité des vins qu'il produit est remarquable.

Le domaine dispose d'une parcelle d'un hectare sur le premier cru Bel-Air et l'intervention a concerné la moitié de la surface. Ce premier cru est situé en haut de coteau, la terre y est très maigre. "Elle se limite à 10 à 20 cm. Dix ans après sa plantation la vigne végète, les racines ne trouvent plus d'oxygène pour descendre", explique Pierre Vincent régisseur du domaine de la Vougeraie. "Les rendements sont limités à 15 hectolitres par hectare." Un problème économique : à ce niveau de production, l'exploitation de la vigne coûte davantage qu'elle ne rapporte. Un problème qualitatif aussi : "Les vins sont maigres, manquent de corps", précise Pierre Vincent. Avec ce procédé, il espère que la vigne va enfin pouvoir s'implanter, s'acclimater. "Il n'y a pas de modification chimique, pas d'apport exogène. Nous apportons davantage de vie", justifie aussi Pierre Vincent. Il assure s'être entouré des conseils de géologues, de pépiniéristes. "Il ne faut pas avoir une vision idéaliste du terroir : quelque chose de pur, sain et intouché", ajoute Nathalie Boisset, en charge de la communication du domaine.

Microbiologiste des sols, Claude Bourguignon ne souscrit pas. Loin de là : "Ils se trompent de cause. Si la vigne n'arrive pas à s'implanter, c'est que le matériel végétal n'est pas bon. Celui que propose les pépiniéristes est de plus en plus lamentable". Sur ce terroir classé en premier cru, il lui semble impensable que la vigne n'arrive pas à s'acclimater. Selon ses propres observations, cette intervention n'avancera à rien. "Après avoir effectué des milliers de coupes de sols, je n'ai jamais vu les racines des vignes pénétrer un horizon défoncé." Si ce constat devait se vérifier, la conclusion serait bien triste. Triste et irréversible…

 

Mise à jour le 16 novembre 2011 :  Le cahier des charges des appellations d'origine en Bourgogne précise : "Toute modification substantielle de la morphologie, du sous-sol, de la couche arable ou des éléments permettant de garantir l'intégrité et la pérennité des sols d'une parcelle destinée à la production de l'appellation d'origine contrôlée est interdite, à l'exclusion des travaux de défonçage classique".

 

 

Communiqué de presse de l'Organisme de Gestion de l'appellation Gevrey-Chambertin (syndicat de producteurs) reçu le 23 novembre : 

 

D’importants travaux de terrassement ont été entrepris au lieu dit Bel Air à Gevrey Chambertin  par le domaine de la Vougeraie.

 

L’ODG de Gevrey-Chambertin conformément à ses statuts, a jugé, que ces travaux étaient de nature à modifier substantiellement la morphologie, du sous-sol, de la couche arable et des éléments permettant de garantir l’intégrité et la pérennité des sols de cette parcelle en appellation d’origine contrôlée.

 

L’ODG interdit formellement le broyage, et a fait stopper ces travaux en urgence le 8 Octobre par courrier recommandé.

 

L’ODG  de Gevrey Chambertin, par la voie son bureau, a exigé à l’unanimité,  la remise en état du terrain, sous peine  de la perte de l’appellation. C'est-à-dire retrait et évacuation de la partie de roche broyée, remise en place  de la  terre d’origine  sur la roche mère, avant la replantation.

 

Le domaine de la Vougeraie a donné son accord  pour la remise en état du site, et a commencé les travaux de réparation.

                                                                

Jean Michel Guillon, président de l’ODG Gevrey-Chambertin.

 

 

Photo : Florence Kennel, avec son amicale autorisation.

 

 

Note : Il arrive de voir des tractopelles dans les vignes à la faveur d'un arrachage pour remonter la terre descendue dans le coteau par les effets de l'érosion (cela s'est constaté récemment dans un grand cru de Vosne-Romanée). Ces travaux ne peuvent être assimilés au cas que nous venons d'exposer. Il s'agit d'une restauration du terroir et non pas d'une modification.

 

 

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Les "Climats" au patrimoine mondial : à vous de jouer !

14 Octobre 2011 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Climats au patrimoine de l'humanité

Ca y est, c'est fait… J'ai rejoins le comité de soutien pour l'inscription des "Climats" de Bourgogne au patrimoine de l'Unesco. Et vous ?

DSC04972.JPGEncore quelques semaines et les dès seront jetés. La candidature d'inscription des Climats du vignoble de Bourgogne (nom typiquement bourguignon pour parler de terroirs) au patrimoine mondial de l'humanité sera transmise au Ministère de la Culture  avant la fin de l'année. Au ministère de décider, au nom de la France, s'il mérite d'être proposé à l'Unesco (deux candidatures seulement par an sont ainsi sélectionnées).

J'ai décidé qu'il était grand temps d'apporter mon modeste coup de pouce à cette candidature, de sortir du rôle d'observateur du journaliste, en m'inscrivant auprès du comité de soutien.

Pourquoi ? Aussi surprenant que cela puisse paraître, l'idée de terroir ne va pas toujours de soi dans le monde du vin. Il n'y pas si longtemps, en 2005, la presse anglo-saxonne avait rejoué le choc des cultures en s'emparant du sujet : "La légende française des terroirs ne tient plus", martelait-elle. Affirmation basée sur une étude de deux chercheurs : Olivier Gergaud de l'université de Reims et Victor Ginsburgh à Bruxelles avaient conclu à un impact très relatif du terroir (dans sa définition la plus restrictive), par rapport aux technologies de vinification, dans l’élaboration d’un vin à succès. Un travail mené auprès d'une centaine de châteaux de la zone d'appellation Haut-Médoc (Bordeaux). Conclusions, en substance, de nos amis anglophones : "Les Français nous enfument depuis des décennies avec leurs terroirs".

On aura vite compris les implications économiques d'une telle prise de position. Les nouveaux pays producteurs ont pu planter sans peine les cépages ancestraux de "l'ancien monde". Ces mêmes néo-producteurs se sont attachés les compétences et les conseils avisés d'œnologues européens. Ils leur restaient également l'opportunité de mettre dans leurs caves les fûts de chênes produits par les tonneliers français. Mais même avec des moyens illimités, dupliquer ou faire venir un terroir de l'autre bout de la planète est impossible… Nier leur existence pouvait donc être tentant. Tentation d'autant plus forte que la corrélation entre géologie, pédologie et qualité d'un vin reste complexe à établir.

Les passionnants apports du comité scientifique mis en place pour cette démarche d'inscription ont permis de mieux comprendre ce qu'est un terroir, dans toutes ses dimensions : une rencontre intime entre le génie créateur de la nature et celui de l’homme. Rien que pour ces travaux l'aventure méritait d'être tentée et encouragée.

Pour les Bourguignons qui en douteraient encore, ce projet a été l'occasion de prendre conscience de leur folle chance d'avoir de tels terroirs sous les pieds. Et de la responsabilité d'en prendre le plus grand soin. Malheureusement, il y a encore du chemin à parcourir dans l'esprit de certains d'entre eux…

L'aboutissement de cette inscription tournerait, d'une belle manière, la page des polémiques passées. Certes la contestation des anti-terroirs s'est largement étiolée depuis quelques années et de plus en plus de vignerons des nouveaux pays producteurs se sont rangés derrière cette approche du vin. Mais rien ne dit que la controverse ne ressurgisse pas au gré des intérêts bien compris des uns et des autres.

Voilà pourquoi je soutiens l'inscription des climats du vignoble de Bourgogne au patrimoine mondial de l'Humanité. Convaincu ? Alors à vous de jouer : C'est ici.

 

Photo : Vignes en automne dans le sud de la Bourgogne. 

 

 

 

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