Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
365 jours en Bourgogne

Fin de partie pour le "Docteur Conti"

19 Mars 2012 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Romanée-Conti, #Grand cru, #polémique, #Enchères

Rudy Kurniawan de son vrai nom, a été arrêté le 8 mars à Los Angles. Retour sur le parcours d'un des faussaires les plus célèbres du monde du vin. Un cas qui soulève bien des questions.

 Romanee-contiVous connaissez sans doute la macabre histoire du Docteur Romand*, mystificateur hors-norme. Celle du "Docteur Conti" est moins sanglante. Mais elle témoigne qu'en matière d'imposture, le raffinement peut atteindre des sommets insoupçonnés. Le Docteur Conti, Rudy Kurniawan de son vrai nom, a été arrêté le 8 mars dernier par le FBI.

Les agents fédéraux ont trouvé, à son domicile de Los Angeles, des tiroirs remplis d'étiquettes de vins prestigieux (Petrus, Lafite, Romanée-Conti), des bouchons, des capsules, de la colle, etc., le parfait attirail du faussaire en grands vins. "Les jours de dégustation et de richesse de M. Kurniawan sont finis si les allégations de ce dossier sont prouvées ", a déclaré le procureur américain.
Les affaires du Docteur Conti ont commencé à sentir le bouchon en 2008. Lors d'une vente à New York, 84 bouteilles sont identifiées comme étant des contrefaçons. Des Clos-Saint-Denis (grand crus de Morey-Saint-Denis) des millésimes 1945, 1949, 1959 et 1966 du domaine Ponsot. Problème, le domaine Ponsot a commencé à produire des Clos-Saint-Denis en 1982 seulement… Ces bouteilles auraient certainement trouvé acquéreurs si Laurent Ponsot, à la tête du domaine, n'avait donné l'alerte.
Le nom de Rudy Kurniawan était alors apparu rapidement. "Nous voulons aller au fond des choses", avait-il alors bravement déclaré. D'autres l'ont fait pour lui…
Le soupçon entachait la réputation du jeune homme, indonésien tout juste trentenaire, pourtant reluisante jusqu’ici. Rudy est bien connu des salles de vente, collectionneur et véritable passionné de vin au dire des personnes qui l'ont approché. Doté -paraît-il- d'excellentes prédispositions à la dégustation, il a pendant de longues années enfumé son monde. Il achète de grandes bouteilles. Il côtoie le monde des grands collectionneurs. Un cercle restreint de millionnaires capables de mettre des sommes faramineuses dans des bouteilles exceptionnelles. Comme ces 12 flacons de Vosne-Romanée Cros Parantoux 1985 achetés près de 200 000 euros en février dernier à Hong-Kong. Il menait un train de vie dispendieux. "Les cavistes et restaurants gastronomiques de New-York et de Los Angeles voyaient son arrivée comme une aubaine. Lui et ses invités achetant les bouteilles les plus chères sur les cartes", écrivait le New-York Times le 9 mars dernier.
Et comme tous les collectionneurs, les bouteilles du très prisé domaine de la Romanée-Conti font partie de ses cibles favorites. D'où son surnom dans le "milieu", témoignage d'une aura enviée.
Les maisons de vente aux enchères ont, elles aussi, certainement vu la montée en puissance de Rudy comme une bénédiction. L'homme achète et revend aussi beaucoup. Rien qu'en 2006, "Dr Conti" a vendu pour 36 millions de dollars de vins. Peu avant son arrestation, une nouvelle affaire de contrefaçon venait d'éclater en février à Londres. Portant sur 78 bouteilles (valeur estimée à 736 500 dollars), elle pourrait avoir un lien avec les activités de notre faussaire.
Peut-on s'étonner dès lors qu'une sorte de cécité collective se soit emparée du petit monde des salles des ventes les plus prestigieuses ? Les signaux qui pouvaient ramener tout ce monde à un juste discernement ont été opportunément  ignorés. Suffisamment en tous cas pour soumettre aux feux des enchères des bouteilles qui ne pouvaient exister…

Du côté des acheteurs, personne n’avait levé le lièvre avant que Laurent Ponsot ne s’en mêle. Trop contents de trouver les "perles rares", aveuglés par leurs désirs d’ajouter des nouveaux trophées à leurs tableaux de chasse, happés par leurs batailles à coup de gros billets pour des lots de bouteilles rares et prestigieuses. Tout aussi contents de savoir que ces bouteilles trôneront dans leur cave que d’imaginer qu’elles ne sont pas dans celle d’un de leurs rivaux. Un tout petit monde où la "flambe" n’est pas de bon conseil… Paradoxe qu’à vouloir de l’unique, ces collectionneurs en viennent à lorgner sur les mêmes icones du moment. C’était Château Lafite il y encore quelques mois, ce sont aujourd’hui les grands crus de Bourgogne…

 
Pascal Kuzniewski La cécité a touché aussi ceux dont les noms ont été usurpés. Par fatalisme. Peut-être un peu : "J’ai alerté un producteur sur une bouteille manifestement contrefaite. Il m’a répondu : que voulez qu’on y fasse… ", se souvient
Pascal Kuzniewski (photo ci-contre), l'un des 3 experts en vins français agrée auprès des commissaires-priseurs. Mais la fatalité n’explique pas tout. "Quand on se rend compte que l’on est la cible des faussaires, la première idée est de se dire  que nos produits ont atteint une notoriété importante et cela flatte l’ego", analyse Laurent Ponsot.

Et puis ces fameux collectionneurs aiment la compagnie des vignerons. Ils voyagent, invitent à déguster quelques-uns de ces grands vins tirés de l’oubli grâce à leur argent. "Il arrive même que l’on serve une contrefaçon de son propre vin à un producteur. Sans qu’il n’y trouve rien à dire… ", poursuit Pascal Kuzniewski. Qui aime jouer les troubles fête ?
Au bout du compte Laurent Ponsot regrette d’être un peu isolé dans son combat. "Si beaucoup de domaines viticoles connus ont été copiés, je suis le seul qui ait pris les choses au sérieux et me suis lancé tel Don Quichotte dans une croisade bien utopique au début. "
Cet aveuglement à tous les niveaux a-t-il conduit à une dérive à plus grande échelle ? En questionnant nos experts, le vilain doute est malheureusement assez vite levé.
"Je suis surpris de voir les catalogues de ces grandes maisons, de véritables pavés, dans lesquel les bouteilles sont en parfait état, les étiquettes impeccables ", lâche Pascal Kuzniewski. Laurie Matheson, experte chez Artcurial à Paris, confirme à son tour : "J’ai toujours pensé qu’il était étrange que les maisons de vente aux enchères, ou des marchands de certains pays trouvent autant de vins prestigieux, dans un état de conservation impeccable, étiquettes, niveaux et bouchons. Je fais ce métier depuis 1989, je vois beaucoup de caves et je vous garantis que cela me parait louche depuis des années."
Avant le cas Kurniawan, il y eu celui de Hardy Rodenstock et ses fausses bouteilles ayant prétendument appartenues à Thomas Jefferson.
Les moyens de pratiquer une expertise poussée existent pourtant. Comme le travail de collaboration  étroit que mène Pascal Kuzniewski, n’hésitant pas à questionner les archives des producteurs. Par ailleurs, à la différence de ce qui se pratique dans chez les grandes maisons anglo-saxonnes, nos deux experts précisent qu’ils travaillent essentiellement avec des particuliers. Une habitude qui limite les risques. "En France nous vendons surtout les vins de caves de particuliers (80%). Les plus belles caves sont humides nous le savons tous, les étiquettes souffrent, les niveaux sont irréguliers, les niveaux de remplissages des bouteilles sont plus bas dans les années pré 1990 et 2000….Les caves ont un profil cohérent avec les goûts d’une personne et non pas d’un marché….bref, les caves sont à dimension humaine", insiste Laurie Matheson.
On serait tenté de rappeler à ces collectionneurs la phrase qu’un de nos hommes politiques à un jour prononcé : "Les promesses n’engagent que ceux qui veulent bien les croire".
Vivre, et boire, les yeux ouverts est toujours plus prudent…

* Jean-Claude Romand s'est fait passé pour un médecin de l'OMS pendant des années avant d'assassiner sa famille en 1993. Son histoire à inspiré le livre "L'Adversaire" d'Emmanuel Carrère, puis un film sous le même titre.

 

 

Photo 1 : Un lot de bouteilles du domaine de la Romanée-Conti mis aux enchères.

 

 

Partager cet article

Commenter cet article

romain pigeaud 23/03/2012 19:12

Sur Hardy Rodenstock il y avait eu un article passionnant du newyorker

Laurent Gotti 26/03/2012 09:14



Merci. Sur le même sujet, on peut lire également ceci : http://www.slate.fr/story/9425/vin-le-plus-grand-canular-de-lhistoire


Cordialement,