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365 jours en Bourgogne

Jonathan Nossiter, le vin, la Bourgogne et...Rio.

3 Février 2011 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #polémique

De passage à Paris pour la présentation de son nouveau film, nous avons retrouvé
Jonathan Nossiter. Le réalisateur de Mondovino évoque la Bourgogne (toujours), les évolutions du monde du vin et s'explique sur son dernier film aussi suprenant que
son titre : Rio Sex Comedy

 

Nossiter 2

Avec Mondovino, on t'a suivi dans les vignobles, vivant à Paris. Avec ce nouveau film on te retrouve à Rio avec une fiction sur le Brésil fantasmé. Avais-tu envie de tourner la page après les polémiques, les réactions violentes, suscitées par Mondovino ?

C'est une excellente question. La réponse est oui et non. Jusqu'à Mondovino, je n'avais tourné que des fictions. Je suis sorti de mon chemin normal, même si dans toutes mes fictions, j'ai toujours apporté un côté documentaire. J'avais très très envie de tourner avec des comédiens à nouveau. C'est vrai aussi que les polémiques autour de Mondovino m'ont fatigué à un moment donné. Mais les vrais débats m'ont aussi passionné. Je serai toujours reconnaissant du miracle de Mondovino. On oublie que ce film était totalement artisanal, fait avec deux fois rien. Mon plus grand espoir était qu'il soit visible dans une salle à Paris…

 

Il y a quelques mois une BD sur Robert Parker (Les 7 péchés capiteux par Simmat et Bercovici, Editions 12 bis) paraissait en faisant explicitement référence à Mondovino. Six ans après la sortie du film…

C'est vrai ? Pour moi, le seul mérite du film est d'avoir su transmettre la force des vignerons. Leur force devant toutes les conneries qui les entourent : les faux producteurs de vin, toute l'échelle extrêmement compromise des revendeurs, des commentateurs, etc. (Ndlr : lire aussi Le Goût et le Pouvoir, Editions Grasset). Le miracle est que ces vignerons survivent. Des gens qui nous amènent cette relation, magique pour moi, entre la terre et la culture. C'est la chose qui m'intéresse le plus dans la vie. C'est peut-être le seul champ dans le monde sur lequel je suis optimiste. Je suis épaté par les belles choses qui sont arrivées dans le monde viticole ces dernières années. La quantité de vignerons qui font du bio, de la biodynamie, des vins naturels. Ou même de la lutte raisonnée intelligente. Tout cela est dix fois plus excitant qu'il y a 10 ans. Je découvre tous les jours. Hier soir encore, j'ai goûté un magnifique Pouilly-Fumé d'un vigneron en bio : Pascal Kerbiquet.

 

Je voulais te demander, comme une boutade, si tu buvais toujours du vin. J'ai vite été rassuré ! (aussitôt arrivés, Jonathan Nossiter nous a mis un verre de vin blanc grec dans les mains).

(Rires). Ici, ce n'est pas chez moi, je suis chez un ami réalisateur, Santiago Amigorena. Derrière ce sont ses bouteilles (ndlr : une belle étagère de bouteilles vides, avec pas mal de Bourgogne). Il est aussi amateur de vin que moi comme tu le vois. Et les bouteilles qui sont là sont les miennes. J'ai continué à faire des cartes de vins pour des restaurants au Brésil. Je reste complètement impliqué : j'ai essayé d'accompagner le réveil de quelques jeunes vignerons brésiliens. Il m'est inconcevable de me détacher de ces liens magiques avec le monde du vin. Le plus grand cadeau de Mondovino n'est pas que le film ait été vu partout. Certains l'ont détesté, d'autres apprécié. Je me suis fait des centaines d'amitiés avec des vignerons de part le monde. Ils ont ressenti une sympathie avec ma démarche. Du coup, ils m'ont ouvert les portes avec cette générosité particulière aux vignerons, et cela continue aujourd'hui. Je suis invité à Colmar prochainement par les vignerons pour parler de mon nouveau film. Quel bonheur !

 

Explique-nous comment Jean-Marc Roulot, vigneron à Meursault, est arrivé dans la distribution de ce film ?

Pendant le tournage de Mondovino, Alix de Montille (Ndlr : vigneronne en côte de Beaune) m'a parlé de son mari, m'expliquant qu'il était comédien. Je me suis dit : surtout pas ! Un vigneron comédien, c'est tout ce qui ne m'intéresse pas. J'ai fui toute opportunité de le connaitre. Hélas. Elle ne m'avait pas dit qu'il s'agissait de Jean-Marc Roulot, grand vigneron de Meursault. Avec très, très peu d'envie, par politesse, je suis allé voir sa pièce "Meursault Les Luchets" (Ndlr : également en livre aux éditions Terres en Vues). J'ai été épaté. Le comédien était au niveau du vigneron. Il travaille avec la même rigueur, la même transparence. Pour reprendre le geste d'Hubert de Montille : on coupe verticalement avec la main… Cette transparence dans un vin, comme chez un comédien, c'est la plus belle chose pour moi. Jean-Marc Roulot est un vrai grand comédien. Avec Mondovino, j'ai pris goût à la liberté de tourner en petite équipe, vivre dans une relation extrêmement réactive avec les gens, de recevoir le cadeau des gens qui se livrent. Du coup j'avais envie de voir si on pouvait vivre cela avec une fiction. On s'est donc réunis avec Jean-Marc, de vieux amis comme Jérôme Kircher, Irène Jacob, Charlotte Rampling, Fisher Stevens, etc.

 

Dans quel esprit ?

En gardant ce que j'avais connu avec les vignerons. Un esprit de solidarité tout en préservant l'individualité, dieu sait si c'est important. L'idée c'était d'être partenaires, chacun co-producteur du film, en  étant tous payés de la même manière. C'était une réponse, parmi d'autres, à la réalité économique terrible du monde du cinéma. Je voulais aussi tourner à Rio, c'est une ville qui me fascine. Elle me rappelle le New-York des années 1970. Ca bouge, ca part dans tous les sens. Il y a toutes les contradictions, les terreurs du monde dans un seul lieu. On a construit les personnages ensemble, en essayant de toucher des choses un peu personnelles, mais aussi en construisant des fantasmes totaux.

 

Une sorte de scénario participatif alors ?

Absolument. Les comédiens sont venus plusieurs fois à Rio. Jean-Marc Roulot et Irène Jacob jouent un couple d'anthropologues, gauche caviar, Charlotte Rampling une chirurgienne esthétique, Bill Pullman, l'ambassadeur des Etats-Unis qui fuit ses responsabilités, Jérôme Kircher  joue le beau-frère de Jean-Marc Roulot, qui devient l’amant d’Irène Jacob. Dans la vie, Jérôme est le mari d'Irène Jacob. Il y a des confusions, ça m'intéresse ! En fait Mondovino m'a donné le goût de la liberté.

 

Sur quels plans : financier, créatif ?

Sur tous les plans. Il faut avoir une liberté financière pour avoir une liberté créative. Mais on a payé le prix de cette liberté en tournant dans des conditions réduites, dures. Heureusement, j'ai trouvé des comédiens courageux et généreux qui ont eu un échange quotidien avec les gens, la vie de Rio. On a mélangé des éléments documentaires avec la fiction. Finalement, l'idée c'était aussi de toucher de près le terroir. J'adore les films ou l'on sent que la réalité déborde le cadre. A Rio, c'est incontournable.

 

Tu as répondu trois fois "oui" lorsque que je t'ai proposé une interview de soutien au projet de classement des Climats de Bourgogne au patrimoine mondial de l'Unesco ? Pourquoi cela semble-t-il si important à tes yeux ? 

nossiterC'est tragiquement important. Dans un monde idéal, le geste naturel entre la terre et la culture se ferait tout seul, serait respecté. Il n'y aurait pas besoin de mettre cela dans un musée. C'est triste quelque part. On est arrivé à un moment où l'on est obligé d’entreprendre de telles démarches pour préserver ces choses qui devraient être la base de la vie pour tout le monde, riche pauvre, de droite ou de gauche, peu importe. Aujourd’hui, malheureusement, si on ne protège pas ces constructions historiques, ces gestes, ils peuvent disparaitre.

La force de la mondialisation, de l'homogénéisation n'a pas disparu : elle va même plus vite depuis 2004. A l'époque les choses changeaient tous les deux jours ; elles changent maintenant toutes les deux secondes dans une espèce d'accélération exponentielle et folle. J'ai découvert des vignerons extraordinaires en Savoie, en octobre dernier, en combat pour préserver des cépages autochtones. Ils n'ont hélas pas la possibilité de s'appuyer sur une renommée comme la Bourgogne. Si la Bourgogne, à mon avis la région phare pour le monde entier, réussit à se classer comme patrimoine mondial de l’Unesco, cela donnera un exemple. D'autres régions en France, mais aussi dans le monde, pourront y trouver un encouragement pour la préservation de leurs cépages, de leurs cultures. Sinon je crains que la rapidité des changements en cours amènera toutes ces choses à disparaître, avant même qu’elles aient pu être transmises. Car l'idée d'un terroir, c'est la transmission. Il y a cent ans une transmission se faisait à travers une génération, aujourd'hui on fait les choses pour le mois prochain…

 

La présence d'Aubert de Villaine (président de l'association pour le classement Unesco) à l'avant première de ton film à Paris, le 26 janvier dernier, est donc importante pour toi ?

C'est un des hommes que je respecte le plus pour l'engagement profondément éthique qu'il a dans son métier, auprès de ses « communautés » à Bouzeron, à Vosne, en France, dans le monde entier… C'est un ambassadeur de tout ce que je respecte dans la vie. J'en suis profondément ému de sa présence.

 

On parle de valeur universelle et exceptionnelle du vignoble de Bourgogne pour prétendre à un tel classement. En quoi la notion de "climat" te semble-t-elle universelle ?

J'ai un exemple très simple. Je connais un jeune vigneron brésilien, de 35 ans, qui est venu faire un stage en Bourgogne il y a 4 ans : Luis Enrique Zanini. Il est venu  pour observer les soins donnés à la terre et à la vigne par quelqu'un comme Alix de Montille. Alix est une personne qui s'inscrit dans des gestes traditionnels mais c’est aussi une vigneronne, une vinificatrice qui se remet en question, qui innove. On ne parle pas d'aller dans un musée où les choses sont figées. On est dans le présent, avec des gens vivants, qui pensent à l'avenir. C'est une leçon splendide de civilisation. Luis Enrique essaie à son tour de valoriser tout cela, avec les traditions, les cépages de sa région.

 

Le mot terroir peut avoir une connotation réactionnaire pour certain. Mondovino a certainement contribué à faire évoluer cette perception. Finalement, cette démarche à l'Unesco n'est-elle pas aussi la preuve que la Bourgogne n'a plus peur de proposer ses valeurs au monde ?

Non, je ne pense pas que Mondovino ait eu un tel effet. J'ai senti parfois beaucoup d'humilité de la part des Bourguignons mais je n'ai pas senti de complexe. Cette idée de terroir a parfois été utilisée pour exclure les autres, mais personnellement je n'ai jamais senti ce mot comme quelque chose de réactionnaire dans la bouche des vignerons. Il s'agit juste d'une affirmation personnelle, d'individualité dans le désir de partager.

 

Pour toi respecter les défauts, les imperfections, cela à quelque-chose à voir avec la viticulture de terroir. Savoir apprécier les vins de Bourgogne est-il pour toi aussi un acte d'humanisme ?

Ah oui ! C'est parmi les choses que j'ai appris des vignerons de Bourgogne et que j'ai essayé de vivre à nouveau avec ce film. Et je ne le dis pas seulement parce que Jean-Marc avait apporté un jéroboam de Meursault Tillets 1999. Il l'a partagé au milieu du tournage et cela a fait du bien à tout le monde.

On s'est baladé des favelas au centre ville, pour mélanger la fiction et le documentaire, il y avait justement cette idée que ce n'est pas "propre". Bon, cette fois au moins j'avais un grand chef opérateur, la caméra ne bouge pas dans tous les sens. Lubo Bakchev (Ndlr : aussi à l’œuvre dans La Graine et Le Mulet, superbe film d’Abdellatif Kechich) a su danser et réagir avec les comédiens mais en gardant une élégance dans ses mouvements. Dans l'absolu, j'aurais pu souhaiter que cela bouge moins dans Mondovino, mais finalement j'assume absolument la façon dont ce film a été tourné. Il y avait une énergie. Les gens émettent une énergie. La caméra spontanée et réactive de Mondovino réagissait à cette énergie.

 

En 2004, tu nous disais : "Je trouve désolant que les gens tombent souvent dans des clichés lorsqu'ils parlent du vin." Finalement, j'ai l'impression qu'on pourrait remplacer "vin" par "Brésil" dans cette phrase au sujet du ton nouveau film. "Iconoclaste", c'est un mot qui te va bien non ?

Si la liberté t'amène à être iconoclaste, oui. Je ressens que le monde est devenu mille fois plus conformiste et peureux qu'en 2004. A l'époque le spectre de la mondialisation choquait les gens, mais ils réagissaient. Je crains que la fragilité économique de nous tous, et au-delà la fragilité du système politique dans beaucoup de pays, amène les gens à avoir peur d'affirmer leur liberté. Le gens abdiquent, renoncent à leur droit de liberté. Je suis très troublé par cette autocensure partout. Avec Mondovino j'ai été troublé par les conflits d'intérêts, l'effet homogénéisant de la mondialisation. Aujourd'hui, je suis troublé par un certain égoïsme installé. Le sujet central de mon film se situe sur l'ambigüité entre le geste que l'on fait pour soi-même et ce qu'on pense faire pour les autres. Entre actes égoïstes et philanthropiques. Il y est question d'injustice sociale, de chirurgie esthétique… de narcissisme.

  

Photos : Amandine Gotti

 

Le blog et le site du film (sortie le 23 février) :

 

 

http://blog.riosexcomedy-lefilm.com/

 

www.riosexcomedy-lefilm.com

   

 

 

 

 

 

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In Roussette We Trust 08/02/2011 16:38


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