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365 jours en Bourgogne

Les Ignorants et les égoïstes...

8 Mars 2013 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #AOC, #Livre, #polémique

...Ou comment je me suis vu, l'espace d'un instant, en personnage de bande-dessinée piquant une colère (avec des éclairs au-dessus de la tête).

Les-ignorants.gifC'est à la page 255 des Ignorants (la bande dessinée d'Etienne Davodeau). C'est Richard Leroy le vigneron des Coteaux du Layon qui parle :

"Je fais du chenin Leroy. Point"

Cela sonne comme un couac dans l'harmonie d'une belle symphonie, une grossière tâche sur une peinture flamande.

Comment Richard Leroy, vigneron exprimant tout au long des pages de cette remarquable bande dessinée son attachement à son terroir, peut-il en venir à cette conclusion ? J'en avais presqu'envie de me glisser dans la planche. De me dessiner une bulle blanche au-dessus de la tête avec comme texte :

"Ah non monsieur Leroy ! Pendant plus de 200 pages vous parlez de votre attachement à vos vignes : Montbenault, Rouliers, etc. Vous les traitez à hauteur d'homme, à l'aube s'il le faut, portant votre pulvérisateur sur le dos, selon les méthodes exigeantes de la biodynamie. Vous piochez, vous décavaillonnez à la sueur de votre front, vous taillez vos ceps à la force du poignet. Et quand vous n'êtes pas chez vous, à chacune de vos visites chez vos confères, vous mettez votre nez dans la terre : Schiste ? Calcaire ? Argile ?

Alors non. Définitivement non, Monsieur Leroy vous ne pouvez pas laisser entendre que vous faites un vin issu d'un cépage, le chenin en l'occurrence, par la magie de votre seul savoir-faire. Ou alors je vous condamne à l'exil, sous n'importe quelle latitude avec vos seuls ceps sous le bras. Nous verrons bien si vous obtenez les mêmes vins que vos Montbenault ou vos Clos des Rouliers !" (fin de la bulle)

Ce petit exercice d'imagination serait joyeusement récréatif, si malheureusement le cas de Richard Leroy était rare. En décembre, nous avons débattu de ce sujet avec notamment Jean-Yves Bizot, vigneron à Vosne-Romanée, à l'occasion d'un débat autour de l'atlas de Laure GasparottoJean-Yves Bizot, lui aussi vigneron engagé et exigeant, évoquait également ses velléités de quitter l'AOC. Le débat m'avait laissé l'arrière goût d'une sourde inquiétude. Ne voit-on pas se fissurer un système qui a pourtant remarquablement fonctionné dans notre pays. La paternité du succès des vins français peut largement leur être attribué.

Oui, l'AOC, autrement dit la volonté de partager un destin commun sur un terroir partagé, n'est pas un chemin facile. Beaucoup nous l'envie. Ceux qui, aujourd'hui, la vilipendent n'en seraient sans doute pas où ils en sont sans elle.

Les propos de certains vignerons "sécessionnistes" ont de quoi faire se retourner dans leurs tombes ceux qui, précurseurs des vins d'origine, ont donné naissance aux appellations, sanctuarisé les terroirs. Ceux-là se sont démenés pour qu'ils soient respectés et valorisés. Ils peuvent légitimement se sentir trahis. Et avec eux l'histoire de la France viticole.   

Certes, la médaille à son revers, le succès a joué des tours au système. Banalisées, les AOC ont perdu une partie de leur substance. Les opportunistes se sont cachés derrière ce sigle pour se laisser aller à la facilité. Tout cela est vrai.  

"Combien encore de combats anti bio ? Combien de prises de principe contre les « sans soufre » ? Combien de refus à l’agrément pour des vins un peu différents ?", déplorait Jean-Yves Bizot. Tout cela est vrai aussi. Au pays de l'AOC, tout n'est pas rose, mais faut-il pour autant le rayer de la carte ?

Vivre ensemble n'est pas simple, mais peut-on tout simplement le considérer comme une option ? Se bunkériser, avoir raison contre tous, est une impasse que trop de vignerons d'avant-garde, ou élitistes, semblent vouloir emprunter aujourd'hui. 

La meilleure réponse à formuler à ceux ont quitté l'AOC, où projettent de le faire, est finalement celle qui est faite à Richard Leroy dans la BD. Régis et Robert, deux viticulteurs en AOC pécharmant (les Chemins de l'orient) lui rétorque :  "C'est pas un peu égoïste comme attitude ?" 

 

Les Ignorants. Etienne Davodeau. Editions Futuropolis.

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jo pithon 07/08/2013 14:35

Tout à fait d'accord. C'est une position individualiste qui ne fait pas avancer les choses, et de plus un peu "martyr" qui me dérange. Jo Pithon