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365 jours en Bourgogne

Négociants : rendons à César…

23 Septembre 2011 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Livre, #Histoire

La figure du "petit vigneron" occupe le devant de la scène en Bourgogne. Dans son ombre, les négociants sont les oubliés de la mémoire bourguignonne. L'historien Christophe Lucand ne s'y résout pas.

Bouchard2.jpgQui incarne mieux la Bourgogne qu'un vigneron cultivant amoureusement ses quelques hectares de vignes familiales ? Un viticulteur, proche de la terre, mettant sa propre récolte en bouteille pour la vendre à une clientèle de fidèles habitués. Les études d'opinion ont largement confirmé l'ancrage de cette représentation bucolique et indémodable dans l'imaginaire des amateurs de vin. Eternelle Bourgogne ! Pas si sûr... Confrontée aux faits historiques, cette image d'Epinal apparaît hors de proportion, à la limite de la supercherie. Comme si quelqu'un avait réécrit le l'histoire…

La mise en bouteille à la propriété, par les vignerons, est un phénomène récent dans l'évolution de la Bourgogne. Elle ne s'est véritablement développée qu'après la seconde guerre mondiale. "Les pionniers vont commencer dans les années 1920. A la fin des années 1930, ils sont encore peu nombreux : une vingtaine seulement. Il faudrait attendre les années 1960-1970 pour voir vraiment les viticulteurs s'émanciper et vendre tous seuls", précise l'historien Christophe Lucand. La réputation de la Bourgogne était pourtant déjà bien établie.

Rendons donc à César ce qui lui appartient… Une certaine idée de la Bourgogne a été entretenue et développée par une profession qui reste très méconnue : les négociants. Ils ont longtemps régné sans partage sur la destinée du vignoble. Le XIXe siècle est même leur âge d'or. Ils s'approvisionnaient auprès des viticulteurs de la côte, mettaient en bouteilles et surtout parcouraient le monde.

Livre-negociants.jpg"J'ai été surpris de constater à quel point on vivait une mondialisation du vin avant l'heure. Les commerçants partaient à l'autre bout de la terre avec leurs petits échantillons de vin pour convaincre la clientèle. Cela pouvait être des colons, des diplomates, des militaires mais aussi des populations autochtones. Les négociants de Bourgogne n'ont pas attendu le XXIe siècle pour se rendre en Chine. Ils y étaient dès les années 1870-1880 !", explique Christophe Lucand.

Entre temps une catastrophe s'est abattue sur le vignoble : le phylloxéra. A partir de 1875, l'insecte ravage les vignes provoquant la panique à bord : désorganisation des marchés, explosion des fraudes et surtout falsification sur les dénominations. Sous l'effet d'une nouvelle réglementation destinée à combattre ces dérives, une vision stricte de l'appellation s'impose. Elle donne aux vignerons et leurs petits lopins de terre une valeur grandissante. Small is beautiful ! "Le discours se bâtit rapidement sur le petit vigneron. Pendant l'entre-deux guerres, progressivement, il se focalise sur le terroir. La presse joue un rôle important pour faire basculer l'histoire. La Revue des vins de France notamment et tout un cortège de personnages issus du monde intellectuel vont porter un nouveau discours. L'importateur américain Francis Schoonmaker publie des best-sellers aux Etats-Unis, invente le terme "produit à la propriété" et parle du "vin-vigneron". Il propage ses idées sur le marché américain mais aussi anglais.

Le négoce n'a pas pour autant disparu, loin s'en faut. Plus de 60% de la production est encore aujourd'hui commercialisée par le négoce. Mais il se trouve encore de nombreux amateurs qui, par principe, se refusent à acheter des vins signés par une maison. Exemple de dogmatisme stupide.

Stupide à double titre. En plus d'être une insulte à l'histoire, cela occulte le fait que beaucoup de maisons de négoce bourguignonnes possèdent des vignobles qu'elles travaillent avec soin (un bon exemple étant la maison Bouchard Père et Fils à la tête de 130 hectares de vignes). Dans le même temps, beaucoup de vignerons aux noms devenus prestigieux pratiquent le négoce pour compléter leur gamme et répondre à la demande… La frontière entre vignerons et négociants n'est donc pas étanche. Aucune raison dès lors de mettre des barbelés dans nos verres !

* Auteur de Les Négociants en vins de Bourgogne. De la fin du XIXe siècle à nos jours. Editions Féret.

Photo : Dans les cuverie de la maison Bouchard Père et Fils (Beaune) pendant les dernières vendanges. (LG)

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