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365 jours en Bourgogne

Aux confins de la "civilisation du vin"

17 Mars 2013 , Rédigé par Laurent Gotti Publié dans #Ailleurs

Morceaux choisis d'un voyage au pays du Tokaj. Ou comment la Bourgogne colle aux basquettes...   

Burgondia-ut.JPG« J’ai une surprise à vous montrer ». Nous roulons depuis plus de deux heures et demi sur les routes parsemées de nids de poule de l’est de la Hongrie. Il fait nuit noire. Une pluie battante s’abat sur la camionnette qui nous amène dans le vignoble de Tokaj.  Les frontières slovaque et ukrainienne ne sont plus qu’à quelques dizaines de kilomètres. Autant dire que nous sommes au bout de l’Europe. Nos repères et nos paysages sont loin derrière nous… Un peu auparavant Samuel expliquait que la région de Tokaj se situe historiquement aux limites de l’Empire romain d’Occident, qu’un peu plus loin c’est l’alphabet cyrillique qui prévaut…
Cette fois la camionnette fait un virage à droite, et non pas une une énième embardée pour éviter un trou. Elle s’arrête quelques mètres plus loin. Samuel,  notre « guide » nous invite à regarder le panonceau fixé au mur d’une maison : « Burgundia Utça », autrement dit  « Rue de Bourgogne ». Surprise effectivement… 
Que vient donc faire là une référence à la Bourgogne, ce confetti sur la carte de l’Europe ? Samuel nous raconte une bien vieille péripétie. Au 13e siècle, les hommes de Gengis Khan, le fondateur de l’empire mongol, ont ravagé le vignoble. Pour favoriser sa reconstruction et en vertu de bonnes relations qui existaient entre le duché de Bourgogne et les souverains locaux, des sujets bourguignons (et wallons) furent envoyés ici. Deux villages du secteur, Olaszliszka et Kenézlo, ont leur « Burgundia utça » en souvenir de cette communauté bourguignonne établie ici il y a des siècles.
Un touchant clin d’œil. Quelques heures plus tôt à Budapest, je présentais l’histoire et quelques cuvées du domaine des Hospices de Beaune. Sympathique conséquence de la parution de mon livre sur ce sujet. Le titre de l’introduction de l’ouvrage évoque les Hospices comme un témoin de la « civilisation du vin ».  Des mots écrits à l’époque, en parti, parce qu’ils sonnent bien, « vendent » avantageusement un sujet. Ce soir-là, la réalité a donc rattrapé les mots. Aussi grandiloquents soient-ils. Cette civilisation du vin n’est donc pas un mirage, une simple expression dont on se gargarise. Elle a ses limites géographiques, ses anecdotes. Ses petits mémoriaux aussi. 

  
P3110339.JPGSamuel Tinon, notre guide, en est un fervent artisan du renouveau de ce vignoble d’Europe centrale, largement malmené par le XXe siècle. Français, issu d’une famille vigneronne bordelaise, il a découvert Tokaj comme coopérateur. Après quelques péripéties, il s’y est installé depuis plus de 20 ans et cultive amoureusement 5 hectares. C’est aussi un passionné d’histoire.
Au cours de notre voyage, nous évoquerons largement Tokaj, vignoble aux origines romaines, et ses fameux vins liquoreux. Beaucoup d’amateurs connaissent cette fameuse phrase qu’aurait prononcée Louis XIV à son sujet : "Vin des rois, roi des vins"…

Reste qu’un vin liquoreux, aussi noble et prestigieux soit-il, n’est pas toujours facile à déguster au bon moment. Nous évoquons aussi les fameux accords mets et vins. Avec quel plat servir un tokaj ? Samuel Tinon élargit judicieusement la question. Pour lui, ce n’est pas un vin qui se déguste à table nécessairement. Il s’apprécie pour lui-même, en lisant un livre, dans un moment de calme. Ou pour retrouver ses esprits… Il fait référence au film de Polanski, Le Pianiste. La famille Szpilman, sentant qu’à Varsovie la situation devient de plus en plus dangereuse, est prise d’angoisse. Le père ouvre alors une bouteille de tokaj.
Un vin d’inspiration aussi. « Mozart a écrit Don Giovanni un verre de tokaj à la main, des documents historiques l’ont attesté », ajoute Samuel Tinon.
Conclusion, le must consiste sans doute de boire un tokaj en écoutant Don Giovanni au coin du feu… En se disant : elle n’est pas désagréable la civilisation du vin !

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